Carnets Jurassiens

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"La ligne de démarcation" 1966

Maurice Ronet le "Comtois" qui ne se rend pas

Le mardi 3 décembre 2013, par Bernard Cabiron

Deux biographies, une rétrospective à L’UGC Danton cet automne. Quoique tardive, cette reconnaissance de Maurice Ronet à l’occasion du 30ème anniversaire de sa disparition rend plus d’un cinéphile heureux. L’acteur, souvent enténébré par ses partenaires dans nombre de films, tels "Plein soleil" ou "La piscine", se trouvait en bonne place au purgatoire des stars depuis longtemps. Bienvenue donc à ce retour en grâce ! Une occasion de se souvenir de "La ligne de démarcation" de Claude Chabrol, récit d’une grande authenticité, tourné entre Dole et Port-Lesney, durant l’hiver 65-66. Maurice Ronet, y incarne un homme aussi imprévisible qu’inoubliable.

Dans la grisaille jurassienne, dans la langueur d’un hiver qui en rajoute une couche sur la honteuse défaite générale, un homme à trois jambes rentre au pays. Voilà Pierre, alias comte de Damville, officier de l’armée française, blessé, prisonnier, tout juste libéré. "C’est à cause des scribouillards, s’exclame-t-il, qu’on a perdu la guerre". Malgré sa canne il boitille, ce qui donne un cran de plus à sa sveltesse et sa beauté.

A son orgueil aussi, comme en témoigne la parole fière, pour ne pas dire acide, qui anime ses réparties face à l’Allemand chargé de contrôler ses papiers. Lequel Allemand, d’ailleurs, lui réplique : "Monsieur le capitaine, de ce côté de la barrière, ce n’est plus chez vous ", histoire de lui rappeler qu’un vaincu n’a plus qu’à fermer sa gueule.

Nous sommes sur le pont du village, qui coupe ce dernier en deux zones de sinistre mémoire. En contrebas, coule la Loue, cette jolie rivière espiègle que les Comtois mirent tant de générations à apprivoiser. Tout autour, à deux pas, s’étend l’immense forêt de Chaux, labyrinthe favori des maquisards de l’endroit.

Odieuse Occupation ! Depuis une éternité, les beaux jours s’en vont courant. Recasé pour l’heure dans une annexe de son domaine, puisque la Kommandantur occupe son château, Pierre (Maurice Ronet) reprend donc la vie commune avec son épouse Mary (Jean Seberg), une anglaise naturalisée française.

Cependant leurs retrouvailles n’ont rien d’une croisière tranquille. Lui continue de se faire mal en parlant noir, son cœur est lourd d’humiliation, son découragement si total qu’il se dit enclin à collaborer avec l’ennemi. "N’écoutez pas la radio de Londres, lui lance-t-il amèrement. Ça ne vous apportera que des illusions. Je hais les illusions" .

Face à ce mari défaitiste qu’elle ne reconnaît plus, Mary espère et lutte courageusement. D’ailleurs elle a rejoint les rangs de la Résistance, aux côtés du docteur Lafaye et de sa femme (Daniel Gélin, Stéphane Audran), du coiffeur (Serge Bento), de l’instituteur (Jean Yanne), du patron du bistrot (Noël Roquevert), de quelques autres encore.

Et l’histoire d’aller bon train, stimulant les bons, les méchants, les vaillants, les frileux, les gens d’honneur et les crapules... jusqu’au dénouement tragique : soit la scène où le corbillard sortant de l’église avec un jeune radio parachutiste à bord (Jacques Perrin), commence à franchir le fameux pont pour gagner le cimetière en zone libre.

Hélas, depuis le début, deux agents de la Gestapo sont là, qui épient, subodorant quelque chose de louche dans le cortège. N’y tenant plus, ceux-ci ordonnent d’ouvrir le cercueil. C’est alors que Pierre, qui n’a plus rien à perdre depuis l’arrestation de Mary, saisit son revolver et les descend froidement. Tandis qu’il est abattu sur-le-champ, le convoi gagne l’autre rive.

Certes le comte de Damville est loin d’avoir la même densité que les personnages incarnés par Maurice Ronet dans Ascenseur pour l’échafaud ou Le Feu Follet de Louis Malle. Il s’agit pourtant bien du même homme : Tout élégance, tout charme, toute pudeur aussi ; une séduction presque lasse, l’expression discrète d’un mal être intérieur ; un penchant secret pour la fuite ; un héros cependant, même s’il le devient par accident. S’est-il exécuté par désespoir, orgueil, ou solidarité avec la Résistance ? En tout cas, il se sacrifie. Le major von Pritsch, commandant de la place, n’hésite pas à honorer sa dépouille du salut militaire.

Il est parfaitement recommandable de voir, ou de revoir ce film auquel l’image noir et blanc confère une justesse et une pureté tout à fait crédibles, même si la répartition des acteurs entre collabos notoires ou petits malins d’un côté et combattants de l’ombre remplis d’idéal de l’autre, reste quelque peu manichéenne, donc caricaturale.

On en appréciera d’autant plus le rôle de Maurice Ronet, lequel se ménage une ambiguïté de comportement qui fut sans doute le lot de beaucoup, dans cette époque particulièrement glauque où l’ennemi avait les yeux de tout le monde parce qu’il fallait faire attention à tous et à tout.

Outre cela, La ligne de démarcation n’est pas sans évoquer en filigrane l’ampleur du tribut humain versé par le Jura durant quatre ans d’occupation : près de 1200 victimes, selon le chiffrage officiel, lequel englobe une immense majorité de déportés... mais ne tient pas compte des gens tués lors de l’épuration de non moins sinistre mémoire.

Pour en revenir à Chabrol (qui adorait le coq au vin jaune des Bonjour, à Port-Lesney), à Ronet l’énigmatique, à l’émouvante Jean Seberg, ainsi qu’au délicieux Noël Roquevert, précisons qu’à l’instigation de Jacques Duhamel (alors ministre de la culture et maire de Dole), une conférence-débat fut organisée au théâtre de Dole. C’était en mars 1966, le tournage était quasiment terminé. On y débattit longuement d’histoire et de cinéma jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. Les têtes d’affiche étaient là, comme les figurants du cru, témoins des événements qui s’étaient déroulés à l’époque dans la région, événements rapportés par le colonel Rémy (alias Gilbert Renault), inspirateur du scénario.

Ce fut une soirée d’échange magnifique. Le journaliste Jean Mandrillon rapporte que Chabrol se montra "franc, direct , loyal, spirituel, jouant le jeu, sans concession aucune à sa ligne de vérité. "

 Maurice Ronet, les vies du feu follet (Jean-Pierre Montal. Editions Pierre-Gullaume de Roux)
 Maurice Ronet, le splendide désenchanté (José-Alain Fralon. Editions des Equateurs)
 Crédit photo : clichés du Progrès-Dépêches (Janvier à mai 1966)

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