Carnets Jurassiens

Les Carnets Jurassiens s’intéressent à la vie économique, politique, sociale, culturelle et environnementale du Jura d’abord, de la Franche-Comté ensuite - plus loin encore si nécessaire !
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"Fermons les théâtres publics" clame l’écrivain A. Barricco

La culture pour tous et... l’argent pour quelques-uns !?

Le lundi 19 octobre 2009, par Bernard Roux

Dans un article paru dans Courrier International du 9 au 15 avril 2009, Alessandro Barricco, célèbre écrivain italien, préconise la fermeture des théâtres publics. Ce papier a provoqué une vive polémique en Italie. Roland Poquet, ex-directeur de la scène nationale L’Hippodrome (Douai), homme de théâtre passionné (metteur en scène, acteur) réagit posément mais fermement, tout en faisant le point sur l’état de la culture en France. C’est un peu long mais que le lecteur intéressé par ce sujet fasse l’effort d’aller au bout de ces lignes qui concernent tous les acteurs culturels ainsi que le public – en France et en… Lozère !

L’auteur italien, un brin (un brin seulement !?) provocateur estime que les fonds publics ne devraient plus subventionner la lecture et le spectacle vivant : « Le marché est sans doute aujourd’hui suffisamment mature et dynamique pour le faire tranquillement tout seul ». Avec l’argent économisé, investissons les « espaces blancs » de la société grâce à l’école et la télévision.

UNE PROPOSITION « POURQUOI PAS !? »

Alors, certes, la proposition est séduisante. Au lieu de mener une guerre de tranchées pour parvenir à sensibiliser à l’art une faible partie de la population, pourquoi ne pas porter nos efforts sur toute la population ? Les canaux existent : c’est l’école - fréquentée de dix à vingt ans par tous les individus - la télévision – incomparable instrument de formation permanente - et aussi internet, souffle Massimo Mantellini. Certes, la proposition est pertinente. Bien entendu, plus personne, de nos jours, ne suivrait André Malraux, rêvant d’une « culture pour tous » au contact des grandes œuvres de l’humanité. Seules, en fait, ont été touchées les classes moyennes ; l’élite connaissait déjà les voies d’une culture personnalisée et le « non public » - pour de multiples raisons : économiques, sociales et psychologiques notamment – ignorait les codes d’accès au patrimoine culturel. Mettons cependant au crédit de la France d’avoir irrigué de façon spectaculaire le territoire national d’institutions artistiques et culturelles publiques dont la qualité et la densité sont uniques au monde. Elles seront indispensables le jour où une volonté et des moyens seront mobilisés pour participer, avec d’autres partenaires, à la conquête du « non-public ». Certes, la proposition est, en partie, juste. Qui n’a jamais déploré l’absence d’un enseignement artistique de qualité à l’école ? Qui n’a jamais appelé de ses vœux une télévision qui élèverait et l’individu et le citoyen ? Enfin, certes, la proposition est habile. Vous, contribuables, vous financerez par l’impôt la formation garantie par l’école et la télévision. Nous, apôtres du marché, nous récolterons les fruits de cet investissement.

UNE PROPOSITION VAPOREUSE ET DANGEREUSE

Mais la proposition est économiquement irréaliste, précisément en économie de marché. Le budget de la culture, en France, atteint à peine 1% du budget de la nation et la part dévolue au spectacle vivant est infime, l’essentiel des fonds allant au patrimoine et au fonctionnement des grands établissements parisiens - le « flot d’argent » qui abreuve l’art et la culture en Italie ne représente que 0,16 % du P.I.B. selon Dario Fo ! Introduire l’enseignement artistique dans toutes les écoles réclamerait un budget sans commune mesure avec le budget actuel. Lors du Festival de Cannes de mai 2009, un journaliste demanda à Isabelle Huppert, présidente du jury, si elle accepterait le poste de Ministre de la Culture ; « bien volontiers, répondit-elle, donnez-moi la moitié du budget de la nation et j’accepte tout de suite ». In fine, la proposition est idéologiquement impossible. Aucun Etat n’investira dans la formation artistique et culturelle du grand public par l’école et la télévision. Pourquoi ? Parce que l’Etat considère avant tout l’école comme un lieu où doivent être inculqués les éléments indispensables à l’entrée de l’adolescent dans la vie professionnelle : il sera d’abord formé pour participer à la bonne marche de la machine économique et non pour enrichir ses loisirs.. Parce que l’Etat, soucieux de respecter les règles du marché et d’anesthésier le citoyen, préfèrera abandonner la télévision de service public au secteur privé. Coca Cola, oui, La princesse de Clèves, non.

AH LE SACRO-SAINT MARCHÉ !..

Approximations, naïvetés, envolées lyriques, tout cela finit par sonner faux … à moins que, sous les pavés, ne se découvre la plage ? Renonçons à la promotion de la lecture par les Maisons de la Culture : à ceci près que ces établissements ont été créés pour promouvoir le spectacle vivant et non la lecture. Faisons connaître et apprécier la musique et l’opéra en mettant l’accent sur l’histoire de la musique : c’est confondre connaissance de l’art et sensibilisation à l’art. Fermez les théâtres publics et ouvrez un théâtre dans chaque école : bravo, mais qui animera ces théâtres ? l’enseignant (qui ne reçoit pas même un cours de diction dans les I.U.F.M.) ? un comédien (à raison d’un comédien pour 500 élèves, il en faudrait la bagatelle de 30 000 en France) ? le concierge ? Il faut attendre la dernière des neuf colonnes que contient l’article pour que surgisse, à découvert, le sacro-saint marché : - créons « les conditions pour une véritable entreprise privée dans le domaine de la culture ». - donnons « notre argent à ceux qui l’utiliseront pour produire de la culture (la culture est un produit, une marchandise comme chacun sait) et faire de l’argent » ( le rêve de tout « honnête homme » au 21°siècle). - imaginons « quatre pièces de théâtre, montées dans la même ville, par des éditeurs ( !) et par Benetton ( !!) ». Quelle aubaine ! Alors qu’actuellement vous réglez votre place de théâtre deux fois, une fois en payant l’impôt (qui alimente les créations du théâtre public), une autre fois en vous acquittant de cette même place au guichet du théâtre, vous n’auriez qu’à régler une seule place puisque les créations du théâtre public auraient disparu ! Hélas, c’est oublier que tout est dans tout et inversement. Si l’on veut non seulement rentabiliser l’opération mais encore faire des bénéfices, sera-t-on étonné si le prix du fauteuil « privé » est doublé ? voire triplé ?

LE RISQUE D’UNE IRRÉVERSIBLE CASSE CULTURELLE

La perle se situe vers la fin de l’article. « Habituons-nous à accepter que de véritables entreprises produisent de la culture et des bénéfices, et utilisons les ressources publiques pour leur permettre de garantir des prix modiques et de créer de la qualité ». Ressources publiques, prix modiques, qualité : ce sont les trois piliers qui soutiennent actuellement l’activité du secteur public ! - attention au coup de cymbale final ! « Oublions de leur faire payer des impôts (quand le déficit public atteint 85 milliards d’euros, tout est permis), donnons-leur accès au patrimoine immobilier des villes (en co-gestion avec les sans-abris ?), allégeons le coût du travail (la T.V.A. à 5% sur les stocks-options ?), obligeons les banques à avoir une politique de prêts rapides à taux avantageux (les artistes pourront suivre des cours du soir avec les meilleurs « traders » de la B.N.P. et de la Société Générale ?) ». Bref, demain on rase gratis. Le bénéfice aux entreprises privées, le déficit aux contribuables : il n’y a rien de changé sous le soleil. Sauf que le doute s’installe dans les esprits des lecteurs de Courrier International, jusqu’au jour –mais il sera trop tard- où le secteur artistique et culturel public sera totalement démantelé.

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